Toujours dans ce boui-boui de campement pseudo-militaire clandestin sur le terrain de la révélation. L’opération Eva D. a muté en opération Eva Zion, on m’a renvoyé en Terre Sainte. Les chants des hommes assis sur les vibrations musicales de leurs instruments d’artisans de la transe mystique me plongent dans une introspection cosmique et ancestrale. Pérégrinations sur le Mont Rédempteur pourvu qu’on puisse en franchir la barrière : Sion. C’est peut-être le thé que j’ai bu. C’est peut-être les racines qu’on a pilées. C’est peut-être ce que je suis en train de fumer. J’y vois plus clair en mon fort intérieur que jamais, et je me vois comme je te vois, prendre d’assaut ce fort intérieur de moi-même. Je me vois comme je te vois, comme si je était un autre ou toi.

Funambule de l’entre-deux mondes, errant dans l’impasse de mon passé et dans l’espace imprécis de mon devenir fumigène, perdue dans un oisif exil intérieur je chute dans le vide de mes repères, et je sais que je marque mon territoire d’une traînée de poudre noire, trace de mon existence, à la mesure de mon vécu d’inexistence et de mon angoisse du rien du tout sous l’emprise de blessures muettes et de traumas glacés qui s’accumulent au fil des générations que je sois là-bas ou ici.
La marque. Traînée de poudre noire explosive ou implosive, mais exclusive, menace exacte à qui transgressera mes limites à moi par simple désir de pénétration, avis d’imposition des frontières à ne pas dépasser et de la juste distance à respecter sous peine d’atomisation psychique à coup de lances de papous dans ton ego indiscipliné, infantile et irresponsable.
Une marque. De naissance sur mon avant-bras qui fait de moi la fille de ce père auto-engendré et la petite fille de cette grand-mère à la bouche cousue. Grâce à Dieu j’ai été suffisamment bien élevée par une mère bien-porteuse. Mais avant moi il y a quoi ? Qui, quoi, que s’est-il passé pour que je sois, ici et maintenant ? C’était pas écrit, rien d’écrit à ce sujet dans Le Grand Livre de la Vie, ni dans le millier approximatif que je me suis tapé avec avidité, au cas où. Désorientée et livrée à moi-même dans ces labyrinthes systémiques, la seule issue salvifique était de me rapprocher de Sa Lumineuse Altesse au péril de mes ailes et de contrôler l’atterrissage. Me voilà dé-livrée. Jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien…
Une marque et puis des marques. Le souvenir douloureux des brûlures du rejet et du jugement sur fond d’exacerbation de mon complexe fraternel malade et ordinaire. Comme un numéro tatoué sur l’avant-bras de mon cœur banni par celui que je croyais avoir reconnu avant de l’avoir connu. Problème non résolu. Equation à deux inconnues, histoire de mesurer le poids du silence et la force du pardon. De répulsions destructrices en pulsions auto-destructrices, j’ai à mon tour rencontré le temps d’une éclipse mon fantasme de toute-puissance en marquant au fer rouge de l’abandon-séparation quiconque voulait apaiser son ego me réduisant à un objet complaisant tout dévoué à la compulsion de ses désirs. Marquer leur vieux cœur de bouc étranger à toute notion d’éternité car tout entier alloué à la recherche de satisfaction immédiate des besoins du bas de l’échelle animale. Aime ton prochain comme toi-même. De toutes ces marques gravées sur ma peau par instinct de survie psychique à chaque victoire ou à chaque défaite de mon existence je pourrais dire que j’ai eu plusieurs peaux, plusieurs métamorphoses et plusieurs existences, et que j’ai dû mourir de plusieurs petites morts pour avoir le courage de renaître à chaque fois au plus proche de moi-même. Un mystère. Mais qui est mon prochain ?
Les marques. Parlons-en de cette génération d’appartenances sacrifiée sur l’autel d’un supermarché d’abondance où la surconsommation est normalisante ! Voilà ce qui m’a été transmis que je vomis dès qu’une crise de migraine invalidante paralyse mes défenses les plus élémentaires. Trouver mes marques. Me démarquer sans me faire remarquer. Alors de qui serai-je le prochain ? Serai-je l’alter de ces gens qui s’épuisent à trouver leurs marques symboliques et fondatrices en s’affiliant au Nom-de-la-Marque à défaut de Nom-du-Père, comme un substitut de symbolisation à échelle sociale, et en se réfugiant dans la Marque prête-nom, emblématique, phallique, à l’ombre de la marchandise totémisée. Serai-je l’alter de ces gens qui affichent l’Avoir pour colmater les failles de l’Etre ?
Avoir ou ne pas avoir, ce n’est pas la question. Déstructurer nos enfants à coup de dé-liaison psychique qu’on leur transmet sans vouloir leur transmettre quoi que ce soit du réel culturel et générationnel dont on est issu, et imaginer pouvoir les dresser facilement en dressant des murs et des murs autour d’eux. Tout ça pour qu’ensuite on se donne le droit voire le devoir de répondre par la violence de la ré-pression à la pression de la violence qu’ils expulsent à raison, faute de ne pouvoir en contenir davantage que tout ce qu’ils ont enduré jusqu’ici dans le non-sens de leurs vies. Qui me parle ?

Retour dans le réel. Et retour du refoulé qu’il soit colère ou clairvoyant, c’est toujours bon à prendre même si c’est dur à vivre. Heureusement, la musique sorcière a laissé place à la lente berceuse murmurée par le vent aux palmes des cocotiers. La Ville Sainte est endormie, la vieille à mon chevet me chouffe avec tendresse à travers toutes les rides de ses paupières et la caresse de sa main d’expérience sur mon front de revenante apaise mes tourments. Le contact de sa peau raidie par le sable et le soleil me rappelle à mon bon souvenir. Le silence, mieux que les lances, si bon silence dans mon âme. Je est un autre et l’autre est là.